Interview d’Adèle, ethnographe en herbe

Laure : On me dit que vous avez assisté à une cérémonie d’enterrement dans un petit village du Nord Laos. Voulez-vous bien nous raconter cela ?

Adèle : Oui, bien sûr.

Dans quel village avez-vous participé à ces cérémonies ?

Cela s’est passé à Pong Dong, un tout petit village à un croisement de routes. On venait d’arriver dans un 4×4 qui nous avait pris en stop et on est allés à la pagode pour demander à dormir dedans. C’était la fin d’après-midi.

Papa (et maman) à l’arrière du 4X4, ils ont tenu les vélos tout le long du trajet (et nous, en descendant on a oublié la carte du Laos dans le 4×4, on s’est faites gronder !)

Il n’y avait personne à la pagode, mais on entendait les moines chanter pas très loin et on est allés voir. Et c’était une cérémonie.

Comment avez-vous su que quelqu’un était mort ?

On voyait bien, car il y avait une photo de la dame qui était morte, sur une petite cabane faite en bambou et en bananier.

Est-ce qu’il y avait beaucoup de monde ?

Très ! Tout le village ! D’un côté il y avait les femmes, et de l’autre côté les hommes. Il y avait pas beaucoup du tout d’hommes, et très beaucoup de femmes. Et des enfants.

Tout le monde nous regardait, et maman se sentait mal à l’aise de déranger la cérémonie. Moi pas du tout ! Ils nous ont donné directement des tabourets pour s’asseoir et de l’eau.

Comment étaient-ils habillés ?

Les femmes avaient leur costume qu’elles mettent quand elles vont à la pagode : ce costume est très joli, avec des couleurs. C’est une jupe tissée très longue pour ne pas que l’on voit les jambes. En haut elles ont une chemise, et par dessus une sorte d’écharpe que l’on ne met pas autour du coup, mais sur l’épaule.

Comment étaient-ils installés ?

Ils étaient tous assis par terre, sur des nattes, les jambes repliées comme à la pagode. Ca se passait près de la maison de la dame qui était morte.

Comment s’est passée la prière ?

Les moines chantaient (là Adèle imite et chante, mais je ne peux retraduire !!!), et après les gens répétaient. A la fin, ils font comme ça (là Adèle imite, même limite pour moi !! Je m’ immiscie donc dans le texte : les gens s’inclinent, face contre terre, trois fois, en joignant les mains). Adèle précise : « moi je fais 4 fois ».

Que s’est-il passé à la fin de la prière ?

Les moines sont partis, on les a vus passer, ils ne nous ont pas regardés, ils rigolaient. Ils avaient tous des têtes un peu rigolotes ou bizarres. Et ils avaient chacun leur seau.

C’est quoi ces seaux ?

Ce sont des seaux avec dedans un parapluie, du dentifrice, des brosses à dents, de la lessive, du lait concentré sucré, du café… Ce sont les dames qui leur ont acheté, et en échange ils ont fait la prière. Ici ils pensent que si on fait des bonnes actions pour la pagode, après qu’on est mort on va redevenir un humain. Sinon on redevient un animal, et peut-être même un serpent si vraiment on a fait des mauvaises actions.

des seaux à vendre pour les offrandes aux moines…

Et après ?

Ensuite tout le monde a mangé… même nous ! On a mangé du sticky rice, avec de la soupe et du laap (le plat national du Laos, avec des déclinaisons très locales, ici viande, fleur de bananier en lamelles, aubergines, menthe, et autres !). Le laap était très spicy, mais j’en ai mangé parce que maintenant j’aime bien le piquant.

Est-ce que vous avez dormi à la pagode ?

Oui. Moi j’ai trop bien dormi. Mais papa et maman n’ont pas bien dormi du tout, parce que toute la nuit jusqu’à 5 heures du matin il y a eu la musique à fond, pour la morte. Maman est allée voir à 4 heures du matin : ça puait la bière à 10 mètres et ils étaient saouls. Certains jouaient aux cartes, les autres étaient collés à la sono (à fond) et un chantait au micro : c’est du karaoké, ils adorent ça au Laos.

La cérémonie s’est poursuivie le lendemain matin, c’est bien cela ?

Le lendemain matin, on était en train de finir de manger avec les moines : ils nous avaient donné des trucs, et ils nous regardaient manger (en fumant leur cigarette !), avec des dames et des enfants. D’un coup, pleins de gens sont arrivés à la pagode, c’était une procession. Les dames lançaient du riz, de l’argent et des bonbons comme des confettis, pour les enfants. On a essayé d’en attraper. Des hommes portaient la petite maison de la dame qu’on avait vue le jour d’avant. Dans la maison il y avait tout ce qu’il faut pour vivre : des crayons, un oreiller, une couverture, des nattes, de l’eau, un cahier, des casseroles… Ils ont refait une prière, avec la sono encore. Le moine a eu un fou-rire au micro, tout le monde rigolait. Après la prière, c’était fini. Ils ont tout détruit la petite maison.

Une dame qui parlait un peu anglais a expliqué des choses aux parents. Je vous raconte ça, car ça m’intrigue : en fait, quand il y a un mort, ils achètent un œuf de poule, pour savoir où le mort veut qu’on mette ses cendres. Ils choisissent un endroit. Ils jettent l’ œuf à cet endroit. Si l’œuf ne se casse pas, c’est que le mort n’est pas d’accord pour que l’on mette ses cendres là. Si l’œuf casse, c’est qu’il est d’accord. La dame a dit qu’elle n’y croyait pas avant, mais maintenant elle y croit parce qu’elle l’a vu. Moi j’y crois pas.

Elle a aussi expliqué que la musique de la nuit ce n’était pas la fête : ils chantent des prières toute la nuit, parfois sur de la musique des pagodes, parfois sur de l’autre musique. Et elle nous a dit que la petite maison c’était pour la dame qui était morte, comme elle n’avait plus de maison ici. Comme ça elle a tout ce qu’il faut, en attendant sa prochaine vie.

Pourquoi certains hommes et garçons avaient-ils le crâne rasé ?

C’est parce que la dame était de leur famille. Dans ces cas-là, tous les garçons et les hommes de la famille se rasent le crâne. Les enfants garçons deviennent moines un ou deux ou quatre jours, et après ils ne sont plus moines. Du coup on a vu 4 moinillons se rhabiller en normal après l’enterrement.

Merci beaucoup Adèle !

Je peux aller jouer ?

FIN

Un commentaire

  1. Bonjour Adèle,
    Je m’appelle Patricia et connais ta maman pour avoir travaillé avec elle à son travail à Albertville.
    Je te remercie pour la description de cette cérémonie d’enterrement à Pong Dong que tu as faite.
    C’était vraiment très intéressant de la façon dont tu nous as expliqué tout ce qui se passait !
    Pourras-tu à nouveau nous raconter les choses que tu vis ?
    J’espère que oui et t’en remercie beaucoup par avance
    Je te fais de gros bisous ainsi qu’à Léonie et à vos parents !
    A très bientôt,
    Patricia

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